Samedi 11 juin 2005, jour de finale de Top14. Le Stade Français affronte Biarritz au Stade de France. Raphaël Poulain, jeune ailier de l’équipe parisienne, s’apprête à vivre sa dernière journée de rugbyman professionnel.
Le jour se lève à peine lorsque je sors de mon lit. Il est 6h du matin, je n’ai pas réussi à dormir de la nuit. Est-ce à cause de la pression intense du match le plus important de la saison ? De la chaleur suffocante ? Sur ma table de chevet la liste des joueurs sélectionnés par Fabien Galthié, l’entraineur du Stade Français. Mon nom arrive en 23ème position : c’est la mauvaise place, celle du remplaçant des remplaçants. Pour avoir une chance de jouer ce soir, il faut qu’un de mes coéquipiers se blesse dans la journée. Sans honte, je le souhaite sincèrement. Cette finale est capitale pour moi, je veux absolument la jouer. A cause de mes blessures à répétition, j’ai assisté aux cinq précédentes depuis les tribunes.
Il m’est impossible d’avaler quoi que ce soit à l’heure du déjeuner. Je peine à contenir la rancœur et la colère en présence des autres joueurs. Nous arrivons dans l’après-midi au Stade de France, à Saint Denis. J’entre dans le vestiaire, j’enfile ma tenue, il est 19h quand je fais mes premiers pas sur le terrain pour l’échauffement. Les tribunes se remplissent peu à peu, j’aperçois des drapeaux aux couleurs de mon équipe. Je fais quelques passes en pensant à mes parents qui s’installent devant leur télévision en Picardie. Je me demande s’ils vont me voir jouer ce soir. A côté de moi le joueur que je pourrais encore remplacer envoie des ballons d’un bout à l’autre du terrain. Il sourit. Mon visage se ferme et je me dis « c’est foutu ».
Je quitte le terrain et retourne dans le vestiaire. L’entraineur me suit et ferme la porte derrière lui. D’un air grave il m’annonce ce que je sais déjà : je ne jouerai pas la finale ce soir. Tout se bouscule dans ma tête. Je lui réponds que j’arrête ma carrière. Je n’ai que 24 ans et pour moi le rugby, c’est terminé, avec un point final en forme de rendez-vous manqué. Un gout amer me vient dans la bouche. Je vais sous la douche, j’éclate en sanglots. J’enfile le costume que j’avais sur les épaules en arrivant tout à l’heure. Je rejoins le staff, on m’a gardé une place en tribune. A côté de moi s’assoit le joueur que j’aurais pu remplacer. Le match a commencé depuis dix minutes, il est sorti sur blessure à la cinquième. Je peine à cacher mes larmes sous mes lunettes de soleil. Je fume une première cigarette, je bois une bière. J’en allume une deuxième, le désagréable goût amer dans la bouche empire. Un paquet plus tard Biarritz bat le Stade Français 37 points à 34. Le public biarrot exulte. Ce soir on a perdu. J’ai tout perdu.
Je descends à 23h45 sur la pelouse du Stade de France. Il reste quelques supporters basques dans les tribunes, tous les parisiens sont partis. Les bons souvenirs défilent dans ma tête mais je n’éprouve aucun regret. J’ai pris une décision grave mais salutaire. Après mes excès, mes nombreuses blessures physiques et morales, le monde du rugby professionnel risquait tôt ou tard de me détruire.
BP
