« La consanguinité et l’enfermement sont les principaux fléaux de La Famille »

La journaliste Suzanne Privat a voulu percer les mystères qui entourent La Famille, cette communauté religieuse de l’est parisien qui regroupe huit familles. Elle signe une enquête saisissante intitulée La Famille, itinéraires d’un secret parue aux éditions Les Avrils.

©Chloé Vollmer-Lo

Votre livre est une enquête journalistique qui aurait très bien pu être publiée dans un journal. Pourquoi ce choix d’écrire un livre ?

Je suis journaliste c’est vrai, mais pas journaliste d’investigation. J’ai découvert l’existence de La Famille un peu par hasard, en regardant les photos de classe de mes enfants. J’ai vu des élèves qui se ressemblaient. J’ai appris qu’ils étaient tous cousins, faisaient partie d’une communauté et restaient entre eux, sans jamais se mélanger aux autres.

Je me suis alors posé des questions que n’importe qui pouvait se poser. Qui sont ces enfants ? Pourquoi ne jouent-ils qu’entre eux ? J’ai commencé à trouver des éléments de réponses sur internet alors j’ai continué à creuser.

Toutes ces interrogations apparaissent dans ce livre qui raconte une enquête en train de se faire. Cet à-côté, je n’aurais jamais pu l’écrire dans un journal. Et puis je n’avais pas envie d’être celle qui révèle. Il y a quelque chose d’intime à enquêter sur des familles, qui ne savaient même pas que j’existais. Lorsqu’il y a eu l’enquête du Parisien sortie l’été dernier et pour laquelle j’ai été interrogée, j’étais soulagée. Je n’allais pas être la première à dévoiler leur secret.

Comment qualifiez-vous La Famille ? Peut-on réellement parler de secte ?

La Famille est une communauté religieuse, issue du mouvement du jansénisme convulsionnaire, créée au XIXe siècle et composée de huit familles qui se présentent comme les élus de Dieu et attendent la fin du monde. Ils sont aujourd’hui à peu près 3000 à Paris. Ce n’est pas une secte à proprement parler car ils ne font pas de prosélytisme et il n’y a pas de gourou qui domine La Famille. Pour autant, on peut la qualifier de mouvement à dérives sectaires car ses membres vivent entre eux, coupés de notre société qu’ils appellent « le monde extérieur ».

Les enfants grandissent avec l’idée qu’il ne faut pas se mélanger avec « les gentilés » c’est à dire nous qui faisons partie du monde extérieur. C’est triste pour eux car ils sont enfermés dans un système. Ils perdent donc complètement leur libre arbitre. Leur avenir est tout tracé. Ils vont devoir se marier avec l’un de leur cousin, avoir des enfants et reproduire ce schéma avec leurs propres enfants.

Peuvent-ils s’en échapper ?

Oui c’est possible de quitter La Famille mais c’est très dur car si vous partez, vous devenez une personne du monde extérieur et vous n’aurez plus de relations avec les membres de votre famille au sens premier du terme.

Cette communauté est régie par des préceptes qui datent de la fin du XIXe siècle. Vous en citez quelques-uns dans votre livre. Sont-ils toujours appliqués en 2021 ?

Cela dépend. Il y a certaines familles qui continuent à les suivre scrupuleusement. Par exemple, leurs enfants ne vont pas à l’école et ils ne coupent pas les cheveux de leurs filles pour qu’elles puissent se draper dedans devant l’Eternel.

Heureusement, de moins en moins de familles suivent tous ces préceptes. Une grande partie des enfants sont aujourd’hui scolarisés. Les familles partent en vacances, alors qu’il est normalement interdit de le faire. Sur les réseaux sociaux, j’ai pu aussi constater que de nombreuses filles avaient les cheveux courts.

Pour autant, le mariage et la procréation au sein de La Famille perdurent. Ils se marient et font des enfants entre eux depuis plus de 150 ans. La consanguinité et l’enfermement sont les principaux fléaux de cette communauté. Même si aujourd’hui ils calculent leur taux de consanguinité lorsqu’ils se mettent en couple, il y a beaucoup de naissances qui n’arrivent pas à terme et des enfants naissent avec des maladies ou des handicaps.

Peut-on renoncer au mariage et à la procréation au sein de cette communauté ?

Oui c’est possible même s’il y a une forte pression de la part des adultes pour inciter les enfants à se marier et à procréer. Il est mal vu de rester célibataire. Les filles qui ne trouvent pas de maris deviennent « des tantes », c’est à dire qu’elles vont s’occuper des enfants des autres comme une gardienne pourrait le faire.

Il y a aussi des personnes homosexuelles. J’en connais qui sont restées dans la communauté. Ces personnes sont célibataires et ne parlent jamais de leur sexualité aux autres. D’autres décident de quitter La Famille.

Pourquoi sont-ils cantonnés à l’est de Paris et notamment le 11e, le 12e et le 20e arrondissement ?

C’est une raison historique et religieuse. En 1802, Elie Bonjour reconnu comme l’incarnation du Messie, devient le parrain d’Augustin Thibout, le premier de la lignée des membres de La Famille. En 1805, rue de Montreuil dans le 11e arrondissement de Paris, le jeune Thibout se voit confier un message par l’enfant Dieu : « Attendez-moi ici, je reviendrai vous chercher ».

Depuis, les membres de la communauté se sont installés rue de Montreuil, puis tout autour dans le 11e. Avec le temps et l’augmentation des loyers dans cet arrondissement, ils ont élu domicile dans le 12e et le 20e mais aussi en proche banlieue et notamment Montreuil.

Comment pensez-vous que cette communauté va évoluer ?

Il serait présomptueux de ma part de vous dire de quoi le futur sera fait. Mais en l’espace d’un an et demi, le temps qu’il m’a fallu pour mener à bien cette enquête, j’ai déjà vu des pratiques évoluer dans le bon sens. Comme je vous le disais, les préceptes sont de moins en moins appliqués à la lettre. Il y a une prise de conscience sur la fécondité, les jeunes ont tendance à faire moins d’enfants que leurs parents. Les réseaux sociaux les aident aussi à s’ouvrir au monde extérieur.

Le fait d’avoir percé à jour leur secret vous fait peur ?

Non, pas du tout. Surtout que selon des membres de La Famille, cela devait arriver. Comme j’ai pu le lire sur internet de la part d’une personne de la communauté : « Je ne vous en veux pas. C’était prévu. »

A. M.

La Famille, itinéraires d’un secret – De Suzanne Privat aux éditions Les Avrils – 251 pages – 20 euros.

5 réflexions sur “« La consanguinité et l’enfermement sont les principaux fléaux de La Famille »

  1. Pour écrire son livre Mme Privât a bénéficié de la complicité d’un opposant, discident qui poursuit une volonté de nuire à cette communauté par tout les moyens.
    Croyances désuètes, alcoolisme, consanguinité, abus sexuel etc….
    La vérité est moins extraordinaire. Banale.
    J’en suis.

    Lucien

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